Un formateur doit-il être proche de ses étudiants ?
Il y a les formateurs que les étudiants vouvoient religieusement.
Ceux qu'ils tutoient dès la première séance.
Ceux avec qui ils plaisantent.
Ceux à qui ils racontent leurs difficultés.
Ceux qu'ils contactent facilement lorsqu'ils ont une question.
Et puis il y a cette interrogation qui finit forcément par apparaître : jusqu'où peut-on être proche de ses étudiants sans perdre sa posture de formateur ?
Parce qu'entre le formateur très distant et celui qui veut absolument devenir « le pote de la classe », il existe probablement un espace.
Un espace fait de confiance, de disponibilité, d'écoute… mais aussi de limites.
Alors, faut-il être proche de ses étudiants ?
Pour moi, oui.
Mais tout dépend de ce que l'on met derrière le mot « proche ».
Question n°1 : Alors justement, qu'est-ce que cela signifie pour vous, être proche de ses étudiants ?
Ce n'est pas devenir leur amie.
C'est être accessible.
Je veux qu'un étudiant puisse venir me voir s'il n'a pas compris quelque chose.
Qu'il puisse poser une question sans avoir peur de paraître ridicule.
Qu'il puisse me dire qu'il rencontre une difficulté.
Qu'il puisse aussi ne pas être d'accord avec moi et l'exprimer correctement.
Pour moi, la proximité se trouve davantage là que dans le fait de connaître toute leur vie personnelle.
Créer une relation de confiance ne signifie pas supprimer les rôles.
Je reste la formatrice.
Et eux restent les étudiants.
Question n°2 : Pourquoi cette relation de confiance est-elle importante pour apprendre ?
Parce qu'il est difficile d'apprendre lorsque l'on n'ose pas se tromper.
Un étudiant qui pense qu'il va être jugé à chaque mauvaise réponse va probablement finir par ne plus répondre du tout.
Et c'est dommage.
Dans une formation, il faut pouvoir essayer.
Proposer.
Se tromper.
Recommencer.
Dire :
« Je n'ai pas compris. »
Ou :
« Je ne suis pas sûre. »
Si la relation avec le formateur permet cela, elle facilite l'apprentissage.
Cela ne signifie pas qu'il faut supprimer l'exigence.
Au contraire.
Je pense qu'on peut demander beaucoup à quelqu'un tout en lui donnant le droit de ne pas savoir immédiatement.
Question n°3 : On peut donc être proche et exigeant ?
Bien sûr.
Et je trouve même que les deux vont assez bien ensemble.
Parce que lorsque les étudiants savent que je suis là pour les faire progresser, je peux aussi leur dire lorsqu'un travail n'est pas suffisant.
Je peux les challenger.
Leur demander de recommencer.
Leur dire :
« Là, tu peux faire mieux. »
La proximité ne signifie pas mettre 18/20 à tout le monde pour préserver une bonne ambiance.
Et la bienveillance ne signifie pas éviter toutes les remarques qui pourraient déplaire.
On peut être bienveillant sans être complaisant.
Question n°4 : Est-ce que le risque, lorsqu'on est proche de ses étudiants, c'est justement de vouloir être apprécié ?
Oui.
Et c'est assez humain.
Quand on passe plusieurs heures avec une classe, parfois pendant une année entière, on a envie que la relation soit agréable.
On préfère évidemment entrer dans une salle où les étudiants sont contents de nous voir plutôt que provoquer un soupir collectif dès que l'on franchit la porte !
Mais vouloir être apprécié ne doit pas devenir une boussole pédagogique.
Parfois, il faut prendre une décision qui ne fera pas plaisir.
Mettre une note qui déçoit.
Refuser un délai.
Recadrer un comportement.
Demander davantage de travail.
Si mon objectif principal devient d'être aimée de la classe, je risque d'avoir du mal à tenir cette position.
Question n°5 : Comment sait-on que l'on est devenu trop proche ?
Je pense qu'il y a plusieurs signaux.
Si je n'ose plus recadrer un étudiant parce que j'ai peur de détériorer notre relation, il y a probablement un problème.
Si un étudiant considère que notre bonne relation doit lui permettre d'obtenir un traitement différent, il faut remettre du cadre.
Si la relation personnelle commence à prendre le dessus sur la relation pédagogique, il faut aussi s'interroger.
La question que je peux me poser est assez simple :
« Est-ce que cette proximité m'empêche encore d'exercer mon rôle correctement ? »
Si la réponse est oui, la distance n'est probablement plus la bonne.
Question n°6 : Est-ce plus compliqué lorsqu'on est relativement proche en âge de ses étudiants ?
Cela peut l'être.
Dans l'enseignement supérieur, certains intervenants n'ont parfois que quelques années de différence avec leurs étudiants.
Les références peuvent être proches.
Le langage aussi.
On peut rapidement créer une relation assez naturelle.
Et ce n'est pas forcément un problème.
La crédibilité ne dépend pas du nombre d'années qui séparent le formateur de la classe.
Mais lorsque la différence d'âge est faible, il peut être encore plus important d'être clair sur sa posture.
Je peux rire avec mes étudiants.
Je peux avoir des références communes avec eux.
Mais je reste celle qui accompagne, fixe certaines règles et parfois évalue leur travail.
Question n°7 : Justement, peut-on plaisanter avec ses étudiants sans perdre sa crédibilité ?
Heureusement !
Sinon mes cours seraient probablement beaucoup plus longs pour tout le monde.
L'humour peut créer du lien.
Il peut détendre une situation.
Relancer l'attention.
Créer des souvenirs communs dans une classe.
Mais là encore, il y a une question de limite.
L'humour ne doit pas se faire aux dépens d'un étudiant.
Et il ne doit pas empêcher de revenir au travail.
On peut avoir une ambiance détendue tout en étant très sérieux sur les objectifs.
Je ne pense pas que la crédibilité nécessite d'être froid ou distant.
Question n°8 : Faut-il tutoyer ou vouvoyer ses étudiants ?
Je ne pense pas qu'il existe une réponse universelle.
Cela dépend de l'établissement, du niveau, du contexte et aussi de la personnalité du formateur.
Le tutoiement peut créer une proximité.
Le vouvoiement peut installer davantage de distance.
Mais aucun des deux ne garantit le respect.
On peut tutoyer quelqu'un tout en maintenant un cadre parfaitement clair.
Et on peut vouvoyer quelqu'un tout en ayant une relation très chaleureuse.
La posture ne tient pas dans un pronom.
Elle se construit dans la manière dont on se comporte.
Question n°9 : Un étudiant peut-il vous parler de ses problèmes personnels ?
Oui, cela arrive.
Et mon expérience de référente m'a beaucoup confrontée à cette réalité.
Lorsque j'accompagnais environ 70 étudiants, j'ai compris à quel point ce qui se passe en dehors de l'école peut entrer dans la salle de cours.
Une difficulté en entreprise.
Un problème familial.
Une situation financière compliquée.
Une rupture.
Un doute sur l'orientation.
Un problème de confiance.
Tout cela ne disparaît pas magiquement lorsque l'étudiant s'assoit à sa table à 9 heures.
Parfois, il a besoin de parler.
Et je pense qu'il est important de savoir écouter.
Question n°10 : Mais jusqu'où écouter ?
C'est précisément là que la limite devient importante.
Je suis formatrice.
J'ai été référente.
Je peux écouter.
Je peux orienter.
Je peux parfois aider à mettre des mots sur une situation ou réfléchir avec l'étudiant à la prochaine étape.
Mais je ne suis pas psychologue.
Je ne suis pas médecin.
Je ne suis pas assistante sociale.
Et je ne dois pas essayer de devenir tout cela.
Accompagner quelqu'un, c'est aussi savoir reconnaître les moments où la meilleure aide consiste à l'orienter vers la bonne personne.
Question n°11 : Est-ce difficile de ne pas vouloir résoudre le problème ?
Oui.
Surtout lorsque l'on aime accompagner.
On peut facilement avoir envie de trouver une solution.
D'appeler quelqu'un.
De débloquer la situation.
De faire gagner du temps à l'étudiant.
Mais il y a une vraie différence entre aider quelqu'un à résoudre un problème et résoudre le problème à sa place.
Et cette distinction dépasse largement la formation.
Parfois, accompagner signifie poser une question plutôt que donner une réponse.
Question n°12 : Est-ce que tous les étudiants ont besoin de la même proximité ?
Non.
Et c'est important de le comprendre.
Certains étudiants vont naturellement venir échanger.
Poser des questions.
Raconter leurs difficultés.
D'autres resteront beaucoup plus discrets.
Cela ne signifie pas qu'ils ont moins confiance ou qu'ils apprécient moins le cours.
Ils fonctionnent simplement différemment.
Je ne pense pas qu'il faille forcer une proximité.
Le rôle du formateur est plutôt de créer un espace dans lequel l'étudiant peut venir s'il en a besoin.
Question n°13 : Comment fait-on attention aux étudiants les plus discrets ?
En observant.
Parce que dans une classe, ceux qui prennent beaucoup de place sont naturellement plus visibles.
Ils posent les questions.
Ils participent.
Ils viennent nous parler à la pause.
Mais il y a aussi ceux que l'on entend très peu.
Et parfois, on peut passer plusieurs séances sans réellement savoir où ils en sont.
J'essaie donc de créer différentes manières de participer.
Pas uniquement la prise de parole devant toute la classe.
Des exercices individuels.
Des petits groupes.
Des échanges plus informels.
Cela permet parfois de découvrir des étudiants complètement différents de l'image qu'ils donnent en grand groupe.
Question n°14 : Peut-on avoir des étudiants avec lesquels le courant passe davantage ?
Évidemment.
Nous sommes humains.
Il y a des personnalités avec lesquelles les échanges sont plus naturels.
Des étudiants qui ont beaucoup d'humour.
D'autres qui sont très curieux.
Certains avec lesquels on partage des références.
Prétendre qu'un formateur ressent exactement la même chose face à trente personnes serait probablement assez artificiel.
En revanche, ce ressenti ne doit jamais devenir une différence de traitement.
C'est là que le professionnalisme intervient.
Question n°15 : Donc un formateur peut avoir des affinités sans avoir de “préférés” dans son évaluation ?
Exactement.
On peut apprécier particulièrement la personnalité d'un étudiant et considérer que son travail vaut 10/20.
Et avoir moins d'affinités avec un autre tout en reconnaissant que son travail mérite 17.
C'est essentiel.
On évalue un travail, une compétence, une progression. Pas la relation que l'étudiant entretient avec nous.
Et c'est aussi pour cela qu'une certaine distance reste nécessaire.
Question n°16 : Votre rôle d'examinatrice vous aide-t-il à maintenir cette distinction ?
Oui.
En tant qu'examinatrice, la situation est encore différente.
Je peux avoir devant moi un candidat extrêmement sympathique, souriant, à l'aise à l'oral.
Et un autre beaucoup plus réservé.
Mais ce que je dois évaluer, ce sont des compétences selon des critères précis.
La sympathie n'est pas une compétence évaluée.
Cela rappelle quelque chose d'essentiel : dans l'accompagnement comme dans l'évaluation, il faut constamment distinguer la personne de ce qu'elle produit à un moment donné.
Question n°17 : Est-ce que la proximité peut aussi faciliter les recadrages ?
Oui, lorsque la relation est saine.
Un étudiant accepte parfois plus facilement une remarque lorsqu'il sait qu'elle n'est pas dirigée contre lui.
Si la relation de confiance existe, je peux dire :
« Là, ton comportement n'est pas acceptable. »
sans que cela signifie :
« Je ne t'apprécie pas. »
C'est une distinction importante.
On peut remettre en question un comportement sans remettre en question la personne.
Et je trouve que c'est une compétence essentielle dans l'accompagnement.
Question n°18 : Faut-il être disponible en dehors des heures de cours pour être un formateur proche ?
Pas nécessairement.
C'est un autre piège.
La proximité ne se mesure pas au temps de réponse à un mail envoyé à 23 h 42.
On peut être très présent pendant les cours, disponible pour répondre aux questions et attentif aux difficultés tout en ayant des limites claires en dehors.
D'ailleurs, ces limites sont importantes pour le formateur.
Si être impliqué signifie être joignable en permanence, cela devient rapidement intenable.
Être disponible ne signifie pas être disponible tout le temps.
Question n°19 : Les réseaux sociaux compliquent-ils cette frontière ?
Ils peuvent.
Parce qu'ils rendent la frontière entre vie professionnelle et vie personnelle beaucoup plus floue.
Chaque formateur doit définir ce avec quoi il est à l'aise.
Personnellement, je pense surtout qu'il faut se poser la question avant que la situation se présente.
Qu'est-ce que j'accepte ?
Qu'est-ce que je préfère garder privé ?
Sur quels canaux les étudiants peuvent-ils me contacter ?
Plus les règles sont claires pour nous-mêmes, plus il est facile de les maintenir.
Question n°20 : Finalement, la bonne distance est-elle la même avec toutes les classes ?
Non.
Comme pour beaucoup de choses en formation, il faut s'adapter.
Certaines classes créent très rapidement une relation détendue.
D'autres ont besoin de davantage de temps.
Certaines nécessitent un cadre très explicite dès le début.
Avec d'autres, les règles s'installent presque naturellement.
Mais s'adapter ne signifie pas changer complètement de personnalité.
Il s'agit plutôt de trouver, avec chaque groupe, la distance qui permet à la fois la confiance et le travail.
Question n°21 : Comment résumeriez-vous cette “juste distance” ?
Je dirais :
assez proche pour que l'étudiant ose venir vers moi.
Assez distante pour que je puisse continuer à exercer pleinement mon rôle.
Je veux qu'un étudiant puisse me dire qu'il rencontre une difficulté.
Mais je veux aussi pouvoir lui dire que son travail n'est pas suffisant.
Je veux pouvoir plaisanter avec une classe.
Mais aussi arrêter la plaisanterie lorsqu'il faut travailler.
Je veux connaître les étudiants.
Sans avoir besoin de connaître toute leur vie.
C'est cet équilibre qui m'intéresse.
Question n°22 : Alors, s'il ne fallait retenir qu'une chose : un formateur doit-il être proche de ses étudiants ?
Oui, si être proche signifie être accessible, attentif, humain et capable de créer une relation de confiance.
Non, si être proche signifie supprimer toutes les limites, chercher à devenir leur ami ou ne plus réussir à exercer son rôle par peur de déplaire.
La distance idéale n'est donc probablement ni froide, ni familière.
Elle permet à l'étudiant de savoir :
« Je peux venir lui parler. »
Mais aussi :
« Je sais quelle est sa place et quelle est la mienne. »
Parce qu'au fond, la bonne distance n'est pas celle qui nous rapproche le plus des étudiants. C'est celle qui nous permet de mieux les accompagner sans faire le chemin à leur place.




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