Comment capter une classe qui n’a aucune envie d’être là ?
Il est 8 h 30.
Vous êtes devant une classe, votre cours est prêt, votre support aussi. Vous avez passé du temps à réfléchir à vos exemples, vos exercices, votre déroulé.
Face à vous : vingt ou trente étudiants.
Certains regardent leur téléphone. D’autres discutent encore. Quelques-uns ont déjà posé leur tête sur leur main avec ce regard qui signifie très clairement : « La journée va être longue. »
Vous commencez.
Et rapidement, vous le sentez : ils n’ont aucune envie d’être là.
Alors, que faire ?
On déroule coûte que coûte ? On hausse le ton ? On multiplie les activités ludiques ? On se transforme en animateur de colonie de vacances ?
Ou accepte-t-on tout simplement qu’on ne peut pas intéresser tout le monde ?
Question n°1 : Une classe qui n’a pas envie d’être là, ça se voit tout de suite ?
Souvent, oui.
Il y a les signes assez évidents : peu de participation, les téléphones, les discussions, les regards dans le vide, les réponses très enthousiastes à nos questions qui se résument à… rien.
Vous posez une question.
Silence.
Vous reformulez.
Toujours rien.
Vous tentez : « Il n’y a pas de mauvaise réponse. »
Encore moins de réponses.
Et à cet instant précis, les dix secondes de silence peuvent vous paraître durer environ quarante-cinq minutes.
Mais il faut faire attention à une chose : une classe silencieuse n’est pas forcément une classe qui n’écoute pas.
Certains groupes participent énormément. D’autres beaucoup moins.
Le piège serait de prendre immédiatement leur comportement comme quelque chose de personnel.
Question n°2 : Justement, est-ce difficile de ne pas le prendre personnellement ?
Oui, surtout quand on débute.
On a préparé son cours, on a envie que cela fonctionne et, inconsciemment, on attend une réaction.
Alors quand elle ne vient pas, on peut rapidement se demander : « Est-ce que mon cours est mauvais ? Est-ce que je suis ennuyeuse ? Est-ce qu’ils n’aiment pas ma matière ? Est-ce qu’ils ne m’aiment pas, moi ? »
Mais une classe arrive avec son propre contexte.
Les étudiants ont peut-être eu un examen juste avant. Ils sont peut-être en période de rendu. Ils ont des difficultés dans leur alternance. Ils ont déjà eu six heures de cours dans la journée.
Ou alors, oui, votre sujet ne les passionne absolument pas.
Ça arrive aussi.
Notre rôle n’est pas de considérer chaque manque d’enthousiasme comme un échec personnel.
En revanche, nous pouvons nous demander : qu’est-ce que je peux faire, maintenant, avec la classe que j’ai devant moi ?
Question n°3 : Donc la première chose à faire n’est pas forcément de chercher à les divertir ?
Non.
Je pense même qu’il y a un piège à vouloir absolument être « le formateur sympa » ou celui dont les étudiants disent que les cours sont toujours fun.
Nous sommes là pour former.
Pas pour organiser trois heures de divertissement.
Bien sûr qu’un cours peut être vivant, dynamique, drôle. Et heureusement.
Mais une activité ludique n’a d’intérêt que si elle sert un objectif.
Faire un quiz parce que cela permet de vérifier une compréhension : très bien.
Faire un quiz simplement parce que personne n’écoute et que l’on panique : ce n’est pas exactement la même chose.
Capter l’attention ne signifie pas divertir en permanence.
Question n°4 : Alors comment donne-t-on envie à une classe d’écouter ?
Je commence souvent par une question très simple : « Pourquoi est-ce que vous avez besoin de savoir ça ? »
Pas pourquoi moi je trouve le sujet intéressant.
Pourquoi eux devraient s’y intéresser.
En communication, c’est essentiel.
Si je commence directement par une définition théorique, je peux perdre une partie de la classe très rapidement.
En revanche, si je pars d’une situation qu’ils peuvent rencontrer en entreprise, d’une campagne qu’ils connaissent, d’une problématique client ou d’une erreur qu’ils pourraient faire demain en tant que communicants, le sujet prend une autre dimension.
Tout à coup, ce n’est plus « une notion qu’il faut apprendre parce qu’elle est dans le programme ».
Elle sert à quelque chose.
Et donner du sens est probablement l’un des premiers leviers de l’attention.
Question n°4 : Mais il y a des matières obligatoires qui n’intéressent tout simplement pas certains étudiants…
Évidemment.
Et je pense qu’il faut arrêter de faire croire que tous les étudiants doivent être passionnés par toutes les matières.
Moi-même, lorsque j’étais étudiante, tout ne me passionnait pas !
L’objectif n’est donc pas forcément qu’un étudiant sorte de mon cours en déclarant qu’il vient de découvrir la passion de sa vie.
Parfois, la victoire est beaucoup plus modeste.
C’est qu’il comprenne pourquoi cette compétence lui sera utile.
Qu’il soit capable de l’utiliser.
Ou simplement qu’il se dise : « D’accord, je comprends mieux pourquoi on nous demande ça. »
On peut apprendre quelque chose sans l’adorer.
Question n°5 : Est-ce que faire participer les étudiants est indispensable ?
Je trouve cela important, mais encore faut-il réfléchir à ce que l’on appelle « participer ».
Si participer signifie répondre à mes questions devant trente personnes, certains étudiants vont naturellement prendre toute la place et d’autres ne parleront jamais.
On peut faire participer autrement.
Faire réfléchir individuellement avant de demander une réponse.
Faire travailler en petits groupes.
Demander de choisir entre plusieurs options.
Analyser une situation.
Défendre une recommandation.
Donner un cas concret et demander : « Vous faites quoi ? »
Plus la question ressemble à un problème réel, plus il est facile d’obtenir une réaction.
Parce qu’on ne leur demande plus seulement de retrouver la bonne réponse du cours.
On leur demande de réfléchir.
Question n°6 : Et les fameux téléphones ?
Ah, les téléphones…
Évidemment, voir quelqu’un scroller pendant que l’on parle n’est jamais particulièrement agréable.
Mais je pense qu’il faut distinguer plusieurs situations.
Un étudiant regarde ponctuellement son téléphone : ce n’est pas nécessairement dramatique.
Une classe entière est sur son téléphone depuis vingt minutes : là, j’ai probablement une question à me poser aussi.
Cela ne signifie pas que le formateur est responsable de tout. Les étudiants ont leur part de responsabilité : ils ont choisi une formation et certaines règles doivent être respectées.
Mais avant de passer quarante minutes à lutter contre les téléphones, j’essaie aussi de comprendre ce qu’ils racontent.
Est-ce un problème de cadre ?
D’attention ?
De rythme ?
De fatigue ?
De contenu ?
La réponse ne sera pas toujours la même.
Question n°7 : Faut-il recadrer une classe qui décroche ?
Oui.
Être bienveillant ne signifie pas tout accepter.
Si les discussions empêchent le cours, si certains comportements perturbent les autres ou si le cadre n’est plus respecté, il faut intervenir.
Et je préfère généralement un recadrage clair à une accumulation de petites remarques passives-agressives pendant trois heures.
Dire simplement ce que l’on observe, rappeler ce que l’on attend et reprendre.
Sans humiliation.
Sans entrer dans un rapport de force inutile.
Parce que l’objectif n’est pas de « gagner » contre la classe.
L’objectif est de pouvoir travailler ensemble.
Question n°8 : Est-ce qu’on peut demander directement aux étudiants pourquoi ils décrochent ?
Oui, et c’est même parfois très instructif.
On peut simplement dire :
« Je vous sens moins présents depuis tout à l’heure. Qu’est-ce qui se passe ? »
Parfois, la réponse est très concrète.
Ils n’ont pas compris.
Ils sont perdus.
Ils ont déjà travaillé le sujet dans un autre cours.
L’exercice est trop long.
Ils ne voient pas où l’on veut en venir.
Ou ils sont simplement épuisés.
Cela ne signifie pas qu’il faut systématiquement modifier tout son cours en fonction de leurs réponses.
Mais demander permet de sortir d’une interprétation.
Parce que sinon, le formateur pense : « Ils s’en fichent. »
Les étudiants pensent : « On ne comprend rien. »
Et tout le monde passe un excellent après-midi.
Question n°9 : Est-ce qu’un formateur doit alors adapter son cours en permanence ?
Adapter ne signifie pas abandonner ses objectifs.
C’est important.
Je sais où je veux emmener les étudiants. En revanche, je peux changer la manière d’y arriver.
Si je vois qu’une partie théorique est trop longue, je peux passer plus rapidement à l’application.
Si l’exemple prévu ne fonctionne pas, j’en prends un autre.
Si un échange intéressant émerge, je peux lui laisser davantage de place.
La pédagogie demande de la souplesse.
Parce qu’une classe n’est jamais exactement celle que l’on avait imaginée en préparant son cours seul devant son ordinateur.
Question n°10 : Et si malgré tout cela, ils n’ont toujours aucune envie d’être là ?
Alors il faut aussi accepter une réalité : un formateur ne peut pas vouloir à la place de ses étudiants.
C’est probablement l’une des choses les plus frustrantes dans ce métier.
Nous pouvons préparer.
Expliquer.
Adapter.
Encourager.
Donner du sens.
Proposer des situations intéressantes.
Créer un cadre.
Mais à un moment donné, l’étudiant doit lui aussi faire sa part du chemin.
Vouloir absolument récupérer chaque étudiant, chaque minute, peut devenir épuisant.
Notre responsabilité est de créer les meilleures conditions possibles pour apprendre.
Elle n’est pas de fabriquer artificiellement la motivation de trente personnes.
Question n°11 : Donc une classe difficile ne signifie pas forcément qu’on est un mauvais formateur ?
Heureusement que non.
Et inversement, une classe très participative ne signifie pas automatiquement que notre cours est excellent.
Certaines classes nous donnent énormément d’énergie.
D’autres nous demandent beaucoup plus d’efforts.
Certaines séances fonctionnent parfaitement.
Et parfois, malgré toute notre expérience, on sort d’un cours en se disant : « Bon. Celui-là, on va le retravailler. »
Cela fait aussi partie du métier.
Être formateur, c’est accepter de ne pas tout contrôler.
Mais c’est aussi avoir suffisamment de recul pour se demander ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous.
Question n°12 : Vous avez été référente d’étudiants et d’intervenants. Est-ce que cela a changé votre regard sur les classes dites “difficiles” ?
Oui.
Parce que lorsque l’on accompagne à la fois les étudiants et les intervenants, on entend les deux versions.
Le formateur peut dire : « Cette classe n’est pas motivée. »
Et les étudiants : « On ne comprend pas ce qu’on attend de nous. »
Ou l’inverse.
Et parfois… les deux ont un peu raison.
Cette expérience m’a appris à me méfier des étiquettes.
Une « mauvaise classe ».
Un « étudiant paresseux ».
Un « formateur ennuyeux ».
Les situations sont généralement plus complexes.
Avant de chercher un responsable, il est souvent beaucoup plus utile de chercher ce qui bloque.
Dernière question : Alors, s’il ne fallait retenir qu’une chose : comment capter une classe qui n’a aucune envie d’être là ?
Peut-être en commençant par accepter qu’on ne peut pas forcer quelqu’un à avoir envie.
Notre rôle n’est pas de devenir plus drôle, plus bruyant ou plus spectaculaire que tout ce qui peut détourner son attention.
Notre rôle est de lui donner une raison de s’intéresser à ce que nous sommes en train de faire.
Créer du sens.
Faire le lien avec le réel.
Faire participer.
Observer.
Adapter.
Recadrer quand c’est nécessaire.
Et accepter aussi que, certains jours, cela fonctionne moins bien que d’autres.
Parce qu’un bon formateur n’est pas celui qui réussit miraculeusement à passionner trente étudiants pendant quatre heures.
C’est celui qui sait créer les conditions pour qu’ils aient envie de faire, au moins, un bout du chemin avec lui.


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