Un bon expert fait-il forcément un bon formateur ?
Il connaît son métier sur le bout des doigts.
Il a quinze ans d'expérience, maîtrise parfaitement son sujet, possède une multitude d'exemples professionnels et pourrait probablement en parler pendant des heures.
Sur le papier, le profil idéal pour intervenir auprès d'étudiants.
Et pourtant…
Au bout de trente minutes de cours, une partie de la classe est perdue. Les termes techniques s'enchaînent, les exemples sont nombreux, les slides aussi. Le formateur maîtrise incontestablement son sujet.
Mais les étudiants, eux, ne suivent plus.
Alors une question se pose : être très bon dans son métier signifie-t-il forcément que l'on sera bon pour l'enseigner ?
La réponse est non.
Et ce n'est pas remettre en cause l'expertise de la personne que de le dire.
Question n°1 : Un expert n'est donc pas forcément un bon formateur ?
Non.
Tout simplement parce que ce sont deux compétences différentes.
Être expert, c'est maîtriser un sujet.
Être formateur, c'est réussir à faire progresser quelqu'un sur ce sujet.
La nuance peut sembler légère, mais elle change tout.
Un expert peut posséder énormément de connaissances sans savoir comment les organiser pour quelqu'un qui débute.
À l'inverse, un bon formateur ne cherche pas uniquement à montrer ce qu'il sait.
Il se demande surtout : « Qu'est-ce que mes étudiants doivent comprendre, retenir et être capables de faire à la fin ? »
Le centre de gravité n'est plus le même.
Question n°2 : Pourquoi est-il parfois difficile pour un expert de transmettre ce qu'il sait ?
Parce que l'expertise crée des automatismes.
Lorsque l'on pratique son métier depuis des années, certaines choses deviennent évidentes.
On ne réfléchit même plus à toutes les étapes qui permettent d'arriver à un résultat.
Prenons quelque chose de très simple en communication.
Un professionnel expérimenté peut regarder une recommandation stratégique et repérer immédiatement qu'il existe une incohérence entre la cible, le message et les moyens choisis.
Pour lui, cela saute aux yeux.
Un étudiant qui apprend à construire une stratégie ne le verra pas forcément.
Si le formateur se contente de dire : « Là, ce n'est pas cohérent », il donne la réponse.
Mais il ne transmet pas nécessairement le raisonnement.
Le vrai travail pédagogique consiste à revenir en arrière et à expliquer : comment est-ce que j'arrive à cette conclusion ?
Question n°3 : Finalement, plus on maîtrise quelque chose, plus il peut être difficile de se souvenir de ce que c'est que de ne pas savoir ?
Exactement.
Et c'est probablement l'un des paradoxes de l'expertise.
On oublie progressivement les difficultés que l'on rencontrait au début.
On utilise un vocabulaire qui nous paraît évident.
On fait des raccourcis.
On passe rapidement sur certaines étapes.
Et parfois, face à l'incompréhension, on peut penser :
« Pourtant, ce n'est pas compliqué. »
Cette phrase est dangereuse en formation.
Parce que ce n'est peut-être pas compliqué pour nous.
Mais si l'étudiant découvre la notion, il n'a ni notre expérience, ni nos références, ni nos automatismes.
Être formateur demande donc une compétence assez particulière : être capable de regarder à nouveau son expertise avec les yeux de quelqu'un qui ne la possède pas encore.
Question n°4 : Est-ce que cela signifie qu'il faut simplifier son expertise ?
Oui, mais simplifier ne signifie pas appauvrir.
C'est une distinction importante.
Simplifier, c'est rendre une idée accessible sans la dénaturer.
C'est choisir le bon exemple.
Décomposer un raisonnement.
Introduire les notions dans le bon ordre.
Éviter de donner quinze informations lorsqu'il en faut trois pour commencer.
Puis complexifier progressivement.
Un bon formateur sait que tout n'a pas besoin d'être enseigné au même moment.
L'expert peut avoir envie de transmettre tout ce qu'il sait.
Le formateur doit être capable de choisir ce dont l'étudiant a besoin maintenant.
Question n°5 : Est-ce difficile de renoncer à transmettre certaines choses ?
Cela peut l'être.
Quand on aime son métier et que l'on maîtrise un sujet, on a envie d'en parler.
On connaît les nuances, les exceptions, les cas particuliers, les évolutions du secteur…
Tout nous semble intéressant.
Le problème, c'est que les étudiants n'ont pas toujours besoin de tout cela immédiatement.
Parfois, vouloir trop transmettre empêche finalement de transmettre l'essentiel.
C'est un peu comme vouloir faire entrer toute sa bibliothèque dans un sac à dos.
À un moment donné, il faut choisir.
Et ce choix fait partie du travail pédagogique.
Question n°6 : Un bon formateur est donc quelqu'un qui sait faire le tri ?
Oui.
Et qui sait hiérarchiser.
Qu'est-ce qui est indispensable ?
Qu'est-ce qui est important ?
Qu'est-ce qui pourra être approfondi plus tard ?
Qu'est-ce qui relève de ma propre passion pour le sujet mais n'est pas nécessairement utile à mes étudiants aujourd'hui ?
Ce dernier point demande parfois un peu d'humilité.
Parce que notre cours n'est pas là pour démontrer l'étendue de nos connaissances.
Il est là pour permettre à quelqu'un d'en acquérir.
Question n°7 : Justement, est-ce que l'ego peut être un piège lorsqu'on devient formateur ?
Il peut l'être, comme dans beaucoup de métiers.
Le formateur est dans une position particulière : pendant plusieurs heures, des personnes l'écoutent parce qu'il est censé savoir.
Il peut être tentant de rester dans cette posture d'expert qui apporte toutes les réponses.
Mais pour moi, un bon formateur doit aussi savoir dire :
« Je ne sais pas. »
Ou :
« Bonne question, je vais vérifier. »
Cela ne retire rien à sa crédibilité.
Au contraire.
Un expert sait beaucoup de choses.
Un professionnel expérimenté sait aussi qu'il ne peut pas tout savoir.
Et particulièrement en communication, où les pratiques, les outils et les usages évoluent très vite.
Question n°8 : Est-ce qu'un formateur doit alors parler moins ?
Pas nécessairement moins.
Mais peut-être laisser davantage de place aux étudiants.
Il y a une différence entre expliquer un concept et faire un cours qui ressemble à une conférence de quatre heures.
Si je donne toutes les réponses, si j'analyse toutes les situations et si je réalise moi-même tous les raisonnements, les étudiants peuvent passer un très bon moment à m'écouter…
Mais qu'ont-ils réellement appris à faire ?
Former, c'est aussi créer des situations dans lesquelles l'étudiant doit réfléchir.
Faire des choix.
Argumenter.
Se tromper.
Recommencer.
L'expertise du formateur doit permettre de guider ce travail, pas de le réaliser à la place de l'étudiant.
Question n°9 : Mais les étudiants apprécient justement les formateurs qui ont beaucoup d'expérience professionnelle, non ?
Bien sûr, et c'est une vraie richesse.
Dans des formations professionnalisantes comme les BTS, Bachelors ou Mastères, les étudiants ont besoin d'être confrontés au réel.
Ils veulent savoir ce qui se passe vraiment en entreprise.
Ils veulent des exemples.
Des situations vécues.
Des retours d'expérience.
Ils veulent comprendre pourquoi ce qu'ils apprennent leur sera utile demain.
L'expertise professionnelle apporte tout cela.
Mais là encore, l'expérience doit être mise au service de l'apprentissage.
Une anecdote professionnelle peut être extrêmement pédagogique si elle permet d'illustrer une notion.
En revanche, enchaîner les anecdotes pendant deux heures parce qu'elles sont intéressantes ne construit pas forcément un cours.
Question n°10 : Comment transforme-t-on alors son expérience professionnelle en matière pédagogique ?
En commençant par se demander ce que l'on veut faire apprendre.
Puis en allant chercher dans son expérience ce qui peut servir cet objectif.
Par exemple, plutôt que de raconter directement comment j'aurais géré une problématique de communication, je peux la transformer en cas pratique.
Je donne le contexte aux étudiants.
Je leur demande ce qu'ils feraient.
Je les laisse réfléchir.
Ils proposent.
Ils argumentent.
Et ensuite, je peux apporter mon expérience professionnelle pour compléter, nuancer ou challenger leurs propositions.
Tout à coup, mon expérience ne sert plus uniquement à raconter.
Elle devient un outil pédagogique.
Question n°11 : Un expert doit-il également accepter que les étudiants proposent d'autres solutions que la sienne ?
Oui, et c'est particulièrement important dans nos métiers.
Il n'existe pas toujours une seule bonne réponse en communication.
Un étudiant peut proposer une approche différente de celle que j'aurais choisie.
La question devient alors : est-elle cohérente ? Est-elle argumentée ? Répond-elle au problème ?
Le rôle du formateur n'est pas de fabriquer trente versions miniatures de lui-même.
C'est de permettre aux étudiants de construire leur propre raisonnement professionnel.
Et parfois, ils vont nous surprendre.
C'est aussi ce qui rend la formation intéressante.
Question n°12 : Votre expérience d'examinatrice influence-t-elle votre manière de voir cette question ?
Oui, parce qu'en examen, on voit assez rapidement la différence entre un étudiant qui a mémorisé ce qu'on lui a appris et un étudiant qui s'est réellement approprié les notions.
Le premier peut restituer.
Le second peut expliquer, argumenter, faire des liens et s'adapter lorsque la question change.
Et pour moi, c'est là que l'on mesure aussi une partie du travail de formation.
L'objectif n'est pas simplement que l'étudiant soit capable de répéter ce que son formateur lui a dit.
Il doit progressivement être capable de penser sans lui.
Question n°13 : Et votre expérience de référente auprès d'intervenants ?
Elle m'a également appris qu'un CV impressionnant ne prédit pas forcément ce qui va se passer dans une salle de cours.
On peut avoir énormément d'expérience professionnelle et rencontrer des difficultés à transmettre.
Et inversement, certains intervenants trouvent très rapidement une manière de rendre leur expertise accessible.
Ce qui fait souvent la différence, c'est leur capacité à observer les étudiants et à se remettre en question.
Un formateur qui se demande « Pourquoi ils n'ont pas compris ? » peut progresser.
Un formateur qui conclut systématiquement « Ils ne comprennent rien » aura beaucoup plus de mal à faire évoluer sa pratique.
Question n°14 : Quelles qualités faut-il donc ajouter à l'expertise pour devenir un bon formateur ?
La capacité à écouter.
À observer.
À structurer.
À simplifier.
À reformuler.
À s'adapter.
À donner du feedback.
À accepter de ne pas tout savoir.
Et surtout, une certaine curiosité pour la manière dont les autres apprennent.
Parce que le métier ne consiste pas uniquement à maîtriser son sujet.
Il faut s'intéresser à ce qui se passe entre le moment où je l'explique et celui où l'étudiant se l'approprie.
Et c'est précisément dans cet espace que se trouve la pédagogie.
Question n°15 : Finalement, comment sait-on que l'on a réellement transmis son expertise ?
Pas quand on a tout dit.
Pas quand toutes les slides ont été projetées.
Et pas nécessairement quand les étudiants ont rempli dix pages de notes.
On le voit lorsqu'ils commencent à utiliser ce qu'on leur a transmis sans avoir besoin de nous.
Quand ils font un lien que l'on n'avait pas explicitement donné.
Quand ils argumentent une décision.
Quand ils identifient eux-mêmes une erreur.
Quand ils utilisent une méthode dans une nouvelle situation.
À ce moment-là, notre expertise n'est plus seulement dans notre tête.
Elle commence à devenir la leur.
Question n°16 : Alors, s'il ne fallait retenir qu'une chose : un bon expert fait-il forcément un bon formateur ?
Non.
L'expertise est précieuse.
Elle donne de la matière, de la crédibilité, des exemples et une connaissance du terrain que les étudiants ont besoin de rencontrer.
Mais elle ne suffit pas.
Parce qu'être expert consiste à savoir faire.
Être formateur demande également de comprendre comment l'autre va apprendre à faire.
Et cela suppose parfois de ralentir, de simplifier, de revenir en arrière, de laisser chercher, de laisser se tromper… et même de résister à l'envie de donner immédiatement la bonne réponse.
Finalement, la valeur d'un formateur ne se mesure peut-être pas à tout ce qu'il est capable de montrer qu'il sait.
Elle se mesure aussi à tout ce que ses étudiants deviennent capables de faire sans lui.




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