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Est-ce qu'un formateur apprend autant de ses étudiants qu'ils apprennent de lui ?

Sep 29
8 min read

Sur le papier, les rôles semblent assez clairs.

D'un côté, le formateur.

Il possède une expertise, prépare un cours, transmet des connaissances, propose des méthodes, accompagne et évalue.

De l'autre, les étudiants.

Ils sont là pour apprendre.

Simple.

Sauf qu'après plusieurs années passées devant des classes, on finit par comprendre que la transmission ne fonctionne pas exactement dans un seul sens.

Parce qu'un étudiant peut poser une question à laquelle on n'avait jamais pensé.

Il peut nous faire découvrir un outil, une tendance ou un usage.

Il peut remettre en question une façon d'expliquer que l'on pensait pourtant parfaitement claire.

Et parfois, sans même s'en rendre compte, une classe peut nous obliger à revoir certaines de nos certitudes.

Alors finalement : est-ce qu'un formateur apprend autant de ses étudiants qu'ils apprennent de lui ?

Peut-être pas les mêmes choses.

Mais il apprend. Beaucoup.


Question n°1 : Commençons directement : qu'est-ce que vos étudiants peuvent vous apprendre alors que c'est vous qui êtes là pour les former ?

Déjà, énormément de choses sur mon propre métier.

Et c'est assez paradoxal.

Je peux préparer un cours pendant des heures et être persuadée que mon explication est parfaitement claire.

Puis arriver devant une classe.

Expliquer.

Observer les regards.

Et comprendre assez rapidement que… non.

Pas du tout.

À ce moment-là, les étudiants viennent de m'apprendre quelque chose : ma manière d'expliquer ne fonctionne pas.

Ils ne me le disent pas forcément.

Parfois, leurs visages suffisent !

Et je dois trouver une autre façon de faire.


Question n°2 : Donc les étudiants apprennent aussi au formateur à devenir meilleur formateur ?

Complètement.

Une grande partie de ce que l'on apprend en tant que formateur vient de l'expérience.

On teste.

On observe.

On ajuste.

Un exercice fonctionne très bien.

Un autre beaucoup moins.

Une question déclenche une discussion passionnante.

Une autre produit un silence absolu.

Et progressivement, on construit sa manière de former.

Les étudiants participent directement à cette évolution.

Chaque classe nous donne des informations sur notre pédagogie.

Encore faut-il être prêt à les regarder.


Question n°3 : C'est-à-dire ?

Il est très facile de considérer que lorsque quelque chose fonctionne, c'est grâce au formateur et que lorsque cela ne fonctionne pas… c'est à cause des étudiants.

« Ils ne sont pas motivés. »

« Ils ne travaillent pas. »

« Cette classe est compliquée. »

Parfois, c'est vrai.

Mais pas toujours.

Si trois classes différentes ne comprennent pas la même consigne, peut-être que ma consigne mérite d'être revue.

Si le même exercice tombe systématiquement à plat, peut-être que le problème ne vient pas des étudiants.

Accepter d'apprendre de ses étudiants, c'est aussi accepter qu'ils nous renvoient parfois une image de notre pratique que l'on n'avait pas forcément envie de regarder.


Question n°4 : Les étudiants peuvent-ils également vous apprendre des choses sur la communication ?

Bien sûr.

Et c'est particulièrement vrai dans notre domaine.

Les usages évoluent extrêmement vite.

Les étudiants ont parfois une connaissance très fine d'une plateforme, d'un réseau social, d'un créateur de contenu ou d'un nouvel outil que je connais moins bien.

Ils testent des choses.

Ils ont leurs propres codes.

Leurs propres références.

Leurs propres manières de consommer l'information.

Il serait assez étrange d'enseigner la communication à une génération sans s'intéresser à la manière dont cette génération communique réellement.


Question n°5 : Cela ne remet pas en cause votre expertise ?

Pas du tout.

Parce que notre expertise n'est pas une compétition pour déterminer qui possède le plus d'informations.

Un étudiant peut connaître une fonctionnalité TikTok mieux que moi.

Cela ne signifie pas qu'il maîtrise nécessairement la stratégie de communication qui doit accompagner son utilisation.

Nous pouvons apporter des choses différentes.

Lui peut m'apporter un usage, une tendance ou une référence.

Moi, je peux apporter du recul, une méthode, une analyse et une expérience professionnelle.

Et c'est justement dans cette rencontre que les échanges deviennent intéressants.


Question n°6 : Est-ce qu'un étudiant vous a déjà fait changer d'avis ?

Oui.

Et heureusement.

Je pense qu'il serait assez inquiétant de passer des années à enseigner sans jamais remettre en question aucune de ses opinions.

Les étudiants peuvent proposer une lecture différente d'une campagne.

Défendre une recommandation que je n'aurais pas faite.

Interpréter un comportement d'une manière à laquelle je n'avais pas pensé.

Et parfois, leur argumentation tient parfaitement.

Dans ce cas, je peux très bien dire :

« Je ne l'avais pas vu comme ça. »

Ce n'est pas perdre sa position de formatrice.

C'est simplement accepter qu'une salle de cours puisse aussi être un espace de réflexion.


Question n°7 : Mais le formateur doit quand même rester celui qui sait, non ?

Il reste celui qui possède une expertise et une responsabilité pédagogique.

Les rôles ne disparaissent pas.

Je prépare le cours.

Je définis les objectifs.

J'accompagne.

J'évalue.

Mais je ne crois pas que cette responsabilité exige de se positionner comme la personne qui détient toutes les réponses.

Je préfère être la personne qui sait aussi poser les bonnes questions.

Parce que mon objectif n'est pas que les étudiants finissent par penser exactement comme moi.

Mon objectif est qu'ils apprennent à construire leur propre raisonnement.


Question n°8 : Les questions des étudiants vous font-elles parfois progresser ?

Énormément.

Il y a les questions auxquelles on connaît immédiatement la réponse.

Et puis il y a celles qui nous arrêtent.

« Mais pourquoi on fait comme ça ? »

Et parfois, notre première réaction intérieure est :

« Parce que… on fait comme ça. »

Ce qui n'est pas exactement une réponse pédagogique très satisfaisante.

Une bonne question oblige à revenir au fond.

Pourquoi cette méthode ?

Pourquoi cette règle ?

Est-elle toujours pertinente ?

Est-ce une vraie nécessité ou simplement une habitude professionnelle ?

Les étudiants ont parfois cette capacité très utile à questionner ce que les professionnels ont fini par considérer comme évident.


Question n°9 : Finalement, le fameux “Pourquoi ?” peut être assez inconfortable pour un formateur…

Oui !

Surtout quand il arrive au moment où l'on pensait avoir parfaitement terminé son explication.

Mais il est extrêmement utile.

Parce que si je suis incapable d'expliquer pourquoi j'enseigne quelque chose, je dois peut-être moi-même me poser la question.

Cela oblige à ne pas simplement transmettre des habitudes.

Et dans un domaine qui évolue aussi rapidement que la communication, c'est essentiel.

Ce qui était une bonne pratique il y a cinq ans ne l'est pas nécessairement aujourd'hui.


Question n°10 : Est-ce que les étudiants vous apprennent aussi des choses sur leur génération ?

Oui, et c'est un sujet sur lequel j'essaie justement d'éviter les généralisations.

On entend énormément de choses sur « les jeunes ».

Ils seraient moins concentrés.

Moins patients.

Plus exigeants.

Moins engagés.

Plus ceci, moins cela…

Quand on travaille réellement avec eux, on découvre évidemment une réalité beaucoup plus nuancée.

Il y a des étudiants extrêmement investis.

D'autres beaucoup moins.

Des jeunes très autonomes.

D'autres qui ont besoin d'être davantage accompagnés.

Des étudiants qui savent exactement ce qu'ils veulent faire.

Et d'autres complètement perdus.

Finalement, exactement comme dans n'importe quel groupe humain : il y a une diversité énorme.

Les accompagner m'a probablement appris à me méfier des phrases qui commencent par : « Les jeunes aujourd'hui… »


Question n°11 : Votre expérience de référente a-t-elle renforcé cela ?

Énormément.

Lorsque j'étais référente, j'accompagnais environ 70 étudiants.

Et forcément, quand on suit autant de personnes, on comprend rapidement qu'une même situation visible peut cacher des réalités complètement différentes.

Un étudiant qui ne rend plus ses travaux peut manquer de motivation.

Mais il peut aussi rencontrer des difficultés dans son alternance.

Avoir un problème personnel.

Douter complètement de son orientation.

Être dépassé.

Cela ne signifie pas qu'il faut tout excuser.

Mais cette expérience m'a appris à poser davantage de questions avant de tirer des conclusions.

Et je pense que cela a profondément influencé ma manière de former.


Question n°12 : Donc les étudiants vous ont appris à moins juger ?

Peut-être à moins interpréter trop vite.

Un comportement nous raconte quelque chose, mais pas nécessairement toute l'histoire.

Un étudiant silencieux n'est pas forcément désintéressé.

Un étudiant très à l'aise n'est pas forcément celui qui maîtrise le mieux.

Un étudiant qui semble démotivé n'est pas nécessairement paresseux.

Et inversement, il ne faut pas non plus chercher une explication complexe derrière chaque manque de travail.

L'accompagnement demande beaucoup de nuance.

Et cette nuance, je l'ai énormément apprise au contact des étudiants.


Question n°13 : Est-ce qu'ils vous apprennent aussi des choses sur vous-même ?

Oui.

Et probablement plus qu'on ne l'imagine lorsque l'on commence à former.

Une classe peut révéler notre patience.

Ou notre manque de patience !

Elle peut montrer notre rapport à l'autorité.

Notre manière de réagir lorsque quelqu'un nous contredit.

Notre besoin d'être apprécié.

Notre difficulté à poser certaines limites.

Notre capacité à reconnaître une erreur.

Former nous met en relation permanente avec les autres.

Et forcément, cette relation nous renvoie aussi à nous-mêmes.


Question n°14 : Le besoin d'être apprécié, justement, c'est quelque chose qu'un formateur doit apprendre à gérer ?

Je pense.

Lorsque l'on aime transmettre et accompagner, on a naturellement envie que les étudiants apprécient nos cours.

C'est humain.

Mais être apprécié ne peut pas devenir notre principal indicateur de réussite.

Parfois, il faut être exigeant.

Recadrer.

Mettre une note qui ne fera pas plaisir.

Dire qu'un travail n'est pas suffisant.

Un étudiant peut ne pas apprécier une décision sur le moment et comprendre plus tard pourquoi elle était nécessaire.

Les étudiants m'ont aussi appris que bien accompagner quelqu'un ne signifie pas toujours lui dire ce qu'il a envie d'entendre.


Question n°15 : Est-ce qu'un formateur continue donc à apprendre pendant toute sa carrière ?

Il devrait, selon moi.

Parce que le jour où l'on considère que l'on maîtrise définitivement sa manière d'enseigner, on risque de commencer à fonctionner en automatique.

Même cours.

Même support.

Même méthode.

Même discours.

Année après année.

Or, les étudiants changent.

Les métiers changent.

Les outils changent.

Et nous aussi.

Continuer à apprendre permet de continuer à être pertinent.


Question n°16 : Mais peut-on réellement dire que le formateur apprend “autant” que ses étudiants ?

Pas au sens strict.

Les étudiants sont là pour acquérir des connaissances et des compétences précises.

Ce n'est pas la même nature d'apprentissage.

Je ne vais donc pas utiliser la formule un peu facile :

« Finalement, ce sont eux qui m'apprennent tout ! »

Ce serait faux.

En revanche, ils m'apprennent énormément sur ma manière de transmettre, sur leurs usages, sur leurs attentes, sur les évolutions de mon métier et parfois sur moi-même.

C'est un autre apprentissage.

Mais il est très réel.


Question n°17 : Votre rôle d'examinatrice vous permet-il également d'apprendre des étudiants ?

Oui, d'une autre manière.

Lorsque l'on voit passer de nombreux candidats, on observe ce qui a réellement été assimilé.

On voit les notions que les étudiants savent restituer mais qu'ils ont du mal à appliquer.

On voit les erreurs qui reviennent.

On voit aussi des approches particulièrement pertinentes auxquelles on n'aurait pas nécessairement pensé.

Cela nourrit ensuite ma pratique de formatrice.

Mes différents rôles se répondent beaucoup.

Ce que j'observe comme examinatrice peut modifier ce que je transmets comme formatrice.

Et ce que j'ai vécu comme référente influence ma manière d'accompagner.


Question n°18 : Finalement, qu'est-ce qu'un étudiant vous apprend qu'aucun livre sur la pédagogie ne peut vraiment vous apprendre ?

Ce qui se passe réellement lorsque la théorie rencontre une personne.

On peut apprendre des méthodes.

Des techniques.

Des principes pédagogiques.

Ils sont utiles.

Mais ensuite, il y a vingt ou trente personnes devant nous.

Et aucune méthode ne permet de prévoir parfaitement leurs réactions.

C'est là que l'expérience commence.

On apprend à observer.

À écouter.

À s'adapter.

À accepter de ne pas tout contrôler.

Et surtout à comprendre qu'une méthode pédagogique n'a de valeur que si elle aide réellement quelqu'un à apprendre.


Question n°19 : Alors, s'il ne fallait retenir qu'une chose : est-ce qu'un formateur apprend autant de ses étudiants qu'ils apprennent de lui ?

Pas de la même manière.

Le formateur transmet une expertise, des connaissances, des méthodes et une expérience.

Mais les étudiants lui apportent autre chose.

Ils questionnent ses évidences.

Ils testent sa pédagogie.

Ils lui font découvrir de nouveaux usages.

Ils l'obligent à expliquer ce qu'il pensait pourtant évident.

Ils lui rappellent qu'il existe plusieurs manières de réfléchir, d'apprendre et de réussir.

Et parfois, ils lui permettent aussi de mieux comprendre sa propre façon d'accompagner.

Finalement, être formateur, ce n'est peut-être pas transmettre pendant des années ce que l'on sait déjà.

C'est continuer à apprendre pour continuer à transmettre.

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