Peut-on être une bonne formatrice sans avoir été enseignante ?
Updated: 2 days ago
C'est une question qui revient souvent chez les professionnels qui envisagent de se lancer dans la formation : « Mais je ne suis pas enseignant… Est-ce que je vais vraiment savoir faire ? »
Et derrière cette question s'en cachent beaucoup d'autres.
Est-ce qu'il faut avoir étudié la pédagogie pour transmettre ? Est-ce qu'être expert dans son domaine suffit ? Comment gérer une classe quand on n'a jamais mis les pieds de l'autre côté du bureau ? Et surtout : à quel moment peut-on considérer que l'on est devenu un « vrai » formateur ?
Alors, peut-on être un bon formateur sans avoir été enseignant ?
Oui.
Mais cela ne signifie pas pour autant que tout le monde peut devenir formateur du jour au lendemain.
Question n°1 : Pour commencer, quelle différence faites-vous entre un enseignant et un formateur ?
Il existe évidemment de nombreux points communs : transmettre des connaissances, faire progresser, évaluer, accompagner…
Mais les parcours sont souvent différents.
Beaucoup de formateurs, notamment dans l'enseignement supérieur, arrivent directement du monde professionnel. Ils sont communicants, graphistes, commerciaux, consultants, entrepreneurs, experts en marketing, en ressources humaines…
Puis un jour, une école leur propose d'intervenir auprès d'étudiants.
Et souvent, la première réaction est : « Pourquoi pas ? Après tout, je connais mon métier. »
C'est vrai.
Mais connaître son métier et savoir l'enseigner sont deux choses différentes.
Question n°2 : Non.
C'est une excellente base, évidemment, mais cela ne suffit pas.
On peut avoir quinze ans d'expérience en communication et être incapable d'expliquer simplement ce qu'est une stratégie de communication à quelqu'un qui découvre le sujet.
Parce qu'avec l'expérience, certaines choses deviennent tellement naturelles que l'on oublie qu'elles ne l'ont pas toujours été.
On utilise du vocabulaire professionnel. On fait des raccourcis. On passe rapidement sur des notions qui nous semblent évidentes.
Et devant nous, quelques étudiants hochent poliment la tête alors qu'intérieurement, ils se demandent depuis vingt minutes de quoi on parle.
Former oblige à faire quelque chose d'assez difficile : redevenir débutant dans sa propre expertise.
Se demander : « Si je découvrais ce sujet aujourd'hui, de quoi aurais-je besoin pour le comprendre ? »
Question n°3 : Finalement, savoir quelque chose et savoir le transmettre sont deux compétences différentes ?
Complètement.
On peut être excellent dans son métier et ne pas être immédiatement un bon formateur.
Et ce n'est pas grave.
Parce que former s'apprend.
Il faut apprendre à structurer un cours, définir un objectif, choisir les bons exemples, créer des exercices, évaluer une compétence, gérer le temps…
Mais aussi apprendre à observer une classe.
Repérer que l'on est allé trop vite.
Comprendre qu'un exercice qui nous semblait limpide ne l'est absolument pas.
Reformuler sans simplement répéter exactement la même phrase plus lentement.
Et accepter parfois de se dire : « Bon… visiblement, mon explication ne fonctionne pas. Essayons autrement. »
C'est aussi ça, apprendre à devenir formateur.
Question n°4 : Vous souvenez-vous de vos premiers cours ?
Oui, et je pense que beaucoup de formateurs se reconnaîtront dans cette sensation.
On prépare énormément.
On veut anticiper toutes les questions. On veut que le support soit parfait. On prévoit beaucoup de contenu parce que l'une des grandes angoisses du débutant est souvent : « Et si j'ai terminé au bout d'une heure alors que j'en ai trois ? »
Puis on arrive devant la classe.
Et là, on découvre qu'un cours n'est pas un PowerPoint avec des êtres humains autour.
Il y a des réactions, des questions, des silences, des incompréhensions, des discussions.
Petit à petit, on apprend à moins s'accrocher à son support et davantage à ce qui se passe dans la salle.
Question n°5 : Est-ce que la première fois devant une classe est intimidante ?
Bien sûr.
On peut parfaitement maîtriser son domaine professionnel et perdre soudainement une partie de son assurance lorsqu'on se retrouve devant vingt ou trente étudiants qui nous regardent en attendant que quelque chose se passe.
Il y a aussi une question de légitimité.
Est-ce que je vais être crédible ?
Est-ce qu'ils vont m'écouter ?
Et s'ils me posent une question à laquelle je ne sais pas répondre ?
Cette dernière fait particulièrement peur au début.
Puis on comprend quelque chose de très libérateur : un formateur n'a pas besoin de tout savoir.
Il peut parfaitement dire : « Je n'ai pas la réponse, je vais vérifier. »
La crédibilité ne vient pas du fait d'être une encyclopédie vivante.
Elle vient davantage de la maîtrise de son sujet, de sa posture et de sa capacité à accompagner les étudiants.
Question n°6 : Justement, comment trouve-t-on sa posture de formateur ?
Avec le temps.
Et surtout en arrêtant d'essayer de jouer au professeur.
Lorsque l'on débute, on peut avoir tendance à reproduire inconsciemment les enseignants que l'on a connus.
On cherche parfois à adopter une posture très formelle parce qu'on pense que c'est ce qui va nous donner de l'autorité.
Mais chaque formateur doit trouver sa manière d'enseigner.
Certains sont très dynamiques. D'autres beaucoup plus posés. Certains utilisent énormément l'humour. D'autres passent beaucoup par les exemples ou les échanges.
Il n'existe pas une personnalité type du « bon formateur ».
En revanche, il y a selon moi des fondamentaux : être clair, préparé, cohérent, juste, capable d'écouter et suffisamment humble pour se remettre en question.
Question n°7 : Et l'expérience professionnelle, qu'apporte-t-elle aux étudiants ?
Énormément, surtout dans des formations professionnalisantes comme le BTS, le Bachelor ou le Mastère.
Les étudiants ont besoin de concepts et de méthodologie, mais ils ont également besoin de comprendre ce qui se passe derrière.
Pourquoi apprend-on cela ?
À quoi cela sert-il en entreprise ?
Qu'est-ce qui se passe vraiment lorsqu'un client refuse une recommandation ?
Comment réagit-on quand un projet ne se déroule absolument pas comme prévu ?
L'expérience professionnelle permet d'apporter des exemples concrets, des situations vécues, des erreurs, des réussites.
Et parfois, une anecdote professionnelle permet de comprendre en cinq minutes une notion qui semblait abstraite depuis une heure.
C'est une vraie richesse.
À condition de ne pas transformer chaque cours en : « Moi, quand je travaillais chez… »
L'expérience doit servir l'apprentissage, pas l'ego du formateur.
Question n°8 : Est-ce que cela signifie qu'un professionnel peut commencer à former sans aucune préparation pédagogique ?
Je ne le conseillerais pas.
Dire que l'on peut être un excellent formateur sans avoir été enseignant ne veut pas dire que la pédagogie s'improvise.
Lorsque l'on accepte d'intervenir auprès d'étudiants, on prend une responsabilité.
Il faut comprendre le programme, les compétences attendues, les modalités d'évaluation et, lorsqu'il y en a une, la certification préparée.
Il faut également réfléchir à sa manière de transmettre.
Un cours n'est pas une conférence de trois heures.
Les étudiants doivent pouvoir comprendre, expérimenter, se tromper, poser des questions et progressivement devenir autonomes.
Donc oui, on peut arriver du monde professionnel.
Mais il faut accepter de devenir soi-même apprenant.
Question n°9 : Quand vous étiez référente, vous encadriez également des intervenants. Qu'est-ce qui différenciait les formateurs qui fonctionnaient bien avec les étudiants ?
Ce n'était pas nécessairement leur nombre d'années d'expérience.
Ni le nombre de slides dans leurs présentations.
Et pas toujours leur niveau d'expertise.
Ce qui faisait souvent la différence, c'était leur capacité à s'adapter.
Un bon formateur observe ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas.
Il écoute les retours sans considérer immédiatement qu'ils remettent en cause sa compétence.
Il peut se dire : « Ce cours-là n'a pas fonctionné comme je voulais. Pourquoi ? »
Et surtout, il ajuste.
Pour moi, l'un des dangers lorsque l'on forme depuis longtemps serait justement de penser que l'on n'a plus rien à apprendre sur sa manière de former.
Question n°10 : Est-ce que les étudiants peuvent eux aussi nous apprendre à devenir meilleurs ?
Énormément.
Ils sont même parfois notre meilleur baromètre.
Pas parce qu'il faudrait répondre à toutes leurs demandes ou chercher absolument à être apprécié.
Mais parce que leurs réactions nous donnent énormément d'informations.
Quand plusieurs étudiants posent exactement la même question, peut-être que mon explication manque de clarté.
Quand un exercice ne fonctionne jamais, peut-être que le problème n'est pas systématiquement la classe.
Quand un cours génère beaucoup d'échanges, il est intéressant de comprendre pourquoi.
Former demande donc une certaine capacité à se regarder travailler.
Et parfois à reconnaître que ce n'était pas la meilleure séance de notre carrière !
Question n°11 : Peut-on alors devenir formateur simplement parce qu'on aime transmettre ?
C'est un très bon début.
Mais là encore, cela ne suffit probablement pas.
Il faut aimer transmettre, bien sûr.
Mais également aimer voir les autres progresser.
Ce n'est pas exactement la même chose.
Parce que transmettre peut être centré sur soi : « J'ai beaucoup de choses à vous apprendre. »
Former inverse la perspective : « De quoi avez-vous besoin pour réussir à apprendre ? »
Et cette différence me paraît essentielle.
Question n°12 : À quel moment devient-on alors un “vrai” formateur ?
Je ne suis pas certaine qu'il existe un moment précis.
Ce n'est probablement pas après son dixième cours ou sa centième heure de formation.
Peut-être qu'on le devient progressivement.
Quand on arrête de mesurer la réussite d'une séance au nombre de slides terminées.
Quand on ne panique plus parce qu'un étudiant pose une question imprévue.
Quand on accepte qu'une classe nous oblige à changer ce que l'on avait prévu.
Quand on comprend que dire « je ne sais pas » ne nous enlève pas notre légitimité.
Et surtout, quand notre priorité n'est plus seulement ce que nous allons dire, mais ce que les étudiants vont en faire.
Question n°13 : Alors, s'il ne fallait retenir qu'une chose : peut-on être un bon formateur sans avoir été enseignant ?
Oui, absolument.
Un professionnel peut apporter aux étudiants une expertise, une expérience du terrain et une vision concrète du métier extrêmement précieuses.
Mais devenir formateur demande aussi d'accepter une chose : avoir de l'expertise ne donne pas automatiquement la capacité de la transmettre.
Il faut apprendre à expliquer.
À écouter.
À observer.
À s'adapter.
À se remettre en question.
Et probablement à accepter que l'on ne fera jamais deux fois exactement le même cours.
Finalement, on n'a peut-être pas besoin d'avoir été enseignant pour devenir un bon formateur.
Mais pour devenir un bon formateur, il faut accepter d'apprendre à former.


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